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Vite Lu n°27 Interview de Laurence Parisot

Présidente du MEDEF de 2005 à 2013, Laurence Parisot était l’invitée de notre 6ème soirée Horizons croisés qui s’est tenue le 2 février. Avant de rencontrer les professionnels, elle a accepté de se prêter à une interview et nous a livré sa vision des entreprises françaises, leurs atouts et freins, et du commissaire aux comptes dans la conjoncture économique actuelle.

Au regard de la situation économique française, quels sont les atouts de nos entreprises dans la compétition mondiale ?

Notre pays bénéficie de nombreux atouts. Ils sont liés à une tradition ancienne des mathématiques et de l’engineering. Ces atouts permettent aux grandes entreprises françaises d’être des leaders mondiaux et favorisent l’émergence de nombreuses start-ups prometteuses. Néanmoins, les handicaps sont tellement nombreux et lourds qu’elles sont empêchées de se déployer comme elles le souhaiteraient. Nous souffrons d’une situation économique médiocre liée à une absence de stratégie économique et à des normes qui nous entravent.

De quelle stratégie économique avons-nous besoin ?

Il faut définir une stratégie qui passe d’abord par une volonté politique forte et affirmée de favoriser le financement de l’économie.  Cela suppose d’orienter l’épargne des Français vers l’économie réelle. Mais également de lever les obstacles fiscaux qui pénalisent, soit le déploiement d’un plus grand nombre de business angels, soit l’investissement des familles les plus aisées qui ont une tradition industrielle forte. Soit encore, le développement de fonds de capital-risque, de fonds d’amorçage, de fonds spécialisés dans les start-ups pour injecter d’importants capitaux dans la nouvelle économie. Prenez l’exemple de l’ISF. C’est un impôt qui a miné notre économie. Je comprends la dimension symbolique de l’ISF et je mesure à quel point ça peut être difficile symboliquement d’acter sa suppression. Cependant, il faut raconter la vraie histoire des effets de l’ISF qui nous empêche de construire un tissu d’entreprises de taille intermédiaire comme celui du Mittlestand en l’Allemagne. Au moment de la transmission, de nombreuses familles n’ont d’autre choix que de céder leur entreprise car les héritiers qui ne travaillent pas dans l’entreprises n’ont pas, pour la plupart du temps, les moyens de payer l’impôt. C’est ainsi que de grandes entreprises françaises ont acquis des pépites, PME, entreprises intermédiaires régionales et sont devenues de très grandes entreprises, voire des leaders mondiaux avec pour revers de la médaille, l’érosion accrue de notre tissu industriel, si l’on compare avec d’autres pays européens. Une stratégie économique, c’est donc notamment penser le financement des entreprises.

De ce point de vue, n’y a-t-il pas un problème culturel en France ?

La France a été une éponge face aux théories marxistes. Elle les a absorbées très facilement et vous avez, de ce point de vue, raison d’utiliser le mot « culture ». C’est un réflexe culturel de se méfier du capital. Mais c’est avant tout lié à notre « inculture » économique. Paradoxalement, la crise de 2008 a permis une forme de compréhension des phénomènes économiques. Hélas, les choses n’ont pas duré très longtemps. A la fin du mandat de Nicolas Sarkozy, il y a eu chez les responsables politiques de droite et de gauche, l’idée qu’il fallait taxer autant le capital que le travail, ignorant ainsi que le capital était nécessairement le fruit d’un travail. Re-taxer le capital autant que le travail représente donc une sur-taxation déraisonnable.

On a aussi le sentiment que les Français ont une acception plutôt cynique du capital et de l’entreprise ?

Pas autant que vous ne le pensez… Généralement, les salariés aiment leur entreprise. En revanche, la méfiance resurgit quand on parle de l’entreprise en général, de manière désincarnée.  Une enquête très récente menée par Sciences Po montre que les Français ont plutôt confiance dans l’entreprise. Ils disent leur forte confiance dans la petite et moyenne entreprise mais aussi dans la grande entreprise. Un niveau de confiance qui est bien supérieur à celui qu’ils éprouvent à l’égard des institutions et des politiques. Dans un climat général de doute et de défiance, l’entreprise ne s’en sort pas si mal. Il est vrai que la crise financière de 2008 a fait des dégâts considérables dans l’acceptation du libéralisme économique. Le creusement des inégalités entre les « ultra riches » et les classes moyennes et modestes, provoque un doute sur la mondialisation des entreprises.

Et le commissaire aux comptes dans tout cela ? Même si ses travaux ne sont pas accessibles au grand public, son rôle est de rendre les choses plus transparentes. J’imagine que vous travaillez régulièrement avec un commissaire aux comptes. Pour vous, quel apport y voyez-vous ?

Le rôle et la contribution du commissaire aux comptes dans l’entreprise sont fondamentaux. D’ailleurs, cela se passe bien entre le monde des entrepreneurs et celui des commissaires aux comptes.  Quand on est chef d’entreprise, deux professions - celle de banquier et celle de commissaire aux comptes - viennent d’une manière ou d’une autre, vous rappeler la norme, la règle et les bons principes. Mais le commissaire aux comptes a un avantage. Même s’il est là pour rappeler ce qu’il faut faire et bien faire, la relation personnelle est en général excellente, ce qui n’est pas toujours le cas avec le banquier. C’est d’ailleurs frappant de voir que beaucoup de professions ont subi, en termes de crédibilité, les affres de la crise de 2008. La finance, en général, est regardée avec une suspicion encore plus grande qu’avant. Et de ce choc d’une violence inouïe, le métier de commissaire aux comptes est sorti quasiment intact. Je sais bien que néanmoins, l’union européenne a voulu montrer qu’il y avait là aussi matière à régulation. Cela renvoie surement à la folie bureaucratique de Bruxelles mais, globalement, votre profession est un formidable filet de sécurité. On ne peut pas en imaginer d’autre. 

Et pourtant certains posent la question du seuil d’intervention dans les PME, seuil assez bas en France par rapport à d’autres pays européens…

Lorsque vous êtes à la tête d’une TPE ou d’une PME, vous vivez un enfer au quotidien. Ce n’était pas le cas il y a 20 ans. Il y a eu ces 10 dernières années, une dégradation des possibilités et des conditions de conduite de l’entreprise. C’est effrayant : lorsque vous dirigez une petite ou moyenne entreprise, vous passez plus de la moitié de votre temps à faire autre chose que vous occupez de vos clients ou de la production de vos biens ou de vos services. Dans ce contexte-là, une exigence de plus, telle que celle d’avoir un commissaire aux comptes se transforme en effroi. Pour autant, je soutiens l’idée qu’un commissaire aux comptes doit être présent dans les petites entreprises. Mais pas à n’importe quelles conditions. L’idéal serait de passer moins de temps à gérer une complexité kafkaïenne et passer un temps utile avec son commissaire aux comptes. Un patron de TPE ou de PME, peut être très bon chef d’entreprise et ne pas toujours totalement comprendre son bilan. Le commissaire aux comptes permet de mieux le maitriser. 

Il y a quelque chose qui revient souvent dans vos propos, ce sont les normes et leur caractère excessif… 

La France a la culture du « tampon ». Tout doit être validé par de nombreux coups de tampons ! Il ne faut pas s’étonner que les relations entre les administrations et les entreprises se sont dégradées ces dernières années. Notamment, en raison du débat général sur la dette et le nombre de fonctionnaires.  Ensuite, l’État ne pilote plus ses administrations comme elle a su le faire. Je n’ai pas vu l’Etat donner d’orientations à son administration pour agir dans le sens de l’intérêt économique facilitant la vie des entreprises plutôt que de leur mettre des bâtons dans les roues au quotidien. Il y a un autre problème qui se situe au niveau européen. Nous avons perdu le contrôle de l’Europe. Individuellement, les fonctionnaires européens sont des gens tout à fait remarquables. Mais ils ne sont pas capables d’avoir une vision globale et simplificatrice. Ainsi s’empilent des normes européennes sur des normes nationales… En somme, devant l’incertitude générale du monde, il y a un réflexe politique tout à fait puéril qui consiste à penser qu’une loi permet de résoudre un problème que l’on découvre. C’est ainsi que les choses nous échappent et deviennent insupportables. S’il n’y a pas une compréhension politique sincère de ce phénomène, je ne vois pas comment on pourra s’en sortir.  

Propos recueillis par Guillaume Proust, élu de la Compagnie régionale des commissaires aux comptes de Paris, le 2 février 2017